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Mobility as a Service : quels indicateurs pour en mesurer la performance ?



Au cours des 6 dernières années, le concept de mobilité servicielle, plus communément appelé Mobility as a Service (MaaS), a gagné en popularité à travers le monde. Cependant, comment en mesurer la performance pour s’assurer que cette solution tienne ses promesses environnementales, économiques et/ou sociales ? En cette semaine de la mobilité, qui fait cette année la part belle à l’intermodalité, le Smart City Institute ouvre la réflexion.

Auteur : Audrey Lebas, chercheuse au Smart City Institute
Mobility as a service Image large 
Il y a 10 ans, le concept du MaaS était encore inconnu. Popularisé par l’agence du transport et de l’innovation finlandaise en 2014, il est aujourd’hui mis en avant comme l’une des potentielles réponses à un certain nombre d’enjeux économiques, environnementaux et sociaux liés à la mobilité en milieux urbains. Si le MaaS a de nombreux atouts à offrir, il convient toutefois de s’assurer qu’il permet, dans les faits, de répondre réellement aux objectifs qu’il poursuit. Cet article a donc pour but d’amorcer une réflexion sur les éléments à considérer pour en mesurer la performance. Une partie de cette réflexion est issue d’un échange avec Laurent Chevereau, directeur d’étude MaaS au CEREMA.
 

Le MaaS, c’est quoi ?

Le MaaS, est un système intégré intelligent d'information, de réservation, d'achat et de validation des billets de services de mobilité centré sur l'utilisateur.

Maas schema SmartCityInstitute 
Représentation visuelle du MaaS - Schéma issu du Guide Pratique #4 du Smart City Institute , adapté depuis Karmargianni & Mathyas.
La mobilité servicielle a pour objectif de proposer la combinaison idéale des modes de transport pour chaque trajet en connaissant les conditions du réseau en temps réel (offre) et les préférences des utilisateurs (demande). Le MaaS implique l'intégration de tous les services de mobilité disponibles sur un territoire : tant les transports publics (ex. bus, tram, métro, train) que les modes partagés d’exploitants privés (ex. autopartage, covoiturage, vélos, trottinettes). Dans les versions les plus avancées, l’utilisateur profite d’un forfait lui permettant d’utiliser un nombre de services mobilité de manière illimitée.
 
Dès lors, le MaaS est souvent mis en avant, notamment dans le cadre de démarches Smart City, comme un moyen d’atteindre une mobilité plus fluide et durable en permettant un transfert modal* important. Son utilisation permettrait de passer au-dessus d’un certain nombre de freins cognitifs empêchant les changements de comportement en mobilité, tels que le manque d’informations sur l’offre disponible ou le stress lié aux correspondances.
 
Le transfert ou report modal désigne la modification des parts de marché des différents modes de transport entre elles (ex. voiture vers vélo).
 
 
D’Helsinki à Sydney, en passant par Anvers et Bruxelles, nombreuses sont les villes qui ont lancé des initiatives MaaS au cours des dernières années avec des modèles de gestion et de gouvernance variés.
 
Le concept semble donc avoir de quoi séduire. Mais comment s’assurer que celui-ci réponde aux attentes des utilisateurs ? C’est là tout l’enjeu de la mesure de la performance : il est essentiel de définir, au préalable, des indicateurs pertinents afin de s’assurer que l’on va dans la bonne direction. 

La mesure de la performance : une approche systémique 

Dans tout type de projet Smart City, la mesure de la performance est importante car elle permet de savoir d’où l’on vient, où l’on se situe et vers où aller. Le Smart City Institute prône une approche systémique basée sur la mise en place d’un cadre de monitoring et d’évaluation grâce auquel chaque étape de l’initiative est suivie et évaluée sur base d’une méthode de collecte de données appropriée. 
iconeInfo Expliqué de manière simplifiée, le monitoring, ou suivi, est un processus qui permet de surveiller l’état d’avancement d’une initiative en récoltant et en analysant des données. De cette manière, il est possible d’identifier les potentielles déviations et de faire les ajustements nécessaires. L’évaluation, quant à elle, va au-delà de ce suivi et a pour objectif de fournir une analyse plus approfondie et nuancée.
La définition d’indicateurs constitue l’une des étapes clés de ce processus. Il est donc important de définir des indicateurs dans les 5 catégories suivantes :
  1. Des indicateurs de moyens qui mesurent l'effort consacré à la poursuite d'une initiative en évaluant les ressources nécessaires à la mise en œuvre des initiatives, en mesurant leur quantité et leur qualité.
  2. Des indicateurs de processus qui montrent si les activités planifiées ont eu lieu.
  3. Des indicateurs de réalisation qui rendent compte des progrès immédiats résultant de la mise en place des activités.
  4. Des indicateurs de résultats qui déterminent dans quelle mesure les activités entreprises ont permis d’atteindre les objectifs à moyen terme pour les publics cibles.
  5. Des indicateurs d’impact qui suivent les effets à long terme de l’initiative sur les destinataires et les effets éventuels sur les personnes non visées par l’initiative.

Quels indicateurs pour mesurer la performance du MaaS ?

Dresser une liste exhaustive d’indicateurs pour le monitoring du MaaS nécessiterait un nombre de caractères bien supérieur ce que permet cet article . En effet, les niveaux d’intégration, les modèles de gestion et de gouvernance, ainsi que les objectifs qui peuvent y être imputés sont nombreux et propres à chaque territoire. Cependant, nous souhaitons amorcer ici une réflexion au travers d’éléments qui nous semblent communs à chaque territoire disposant d’un projet MaaS.

1 - Les législations : un indicateur de moyen sous-estimé ?

Quand on parle d’indicateurs de moyens, les éléments les plus couramment mis en avant sont les ressources humaines et financières impliquées dans le processus. Néanmoins, dans le cadre du MaaS, un élément précieux réside dans la mise en place d’un cadre législatif clair permettant de créer un terrain fertile pour que les services puissent s’y développer. Par conséquent, on pourrait avoir recours à des indicateurs tels que :
  • La mention du MaaS dans les objectifs de mobilité du territoire (oui/non) ;
  • Le nombre de régulations mises en place pour favoriser les modes alternatifs aux voitures individuelles (#) ;
  • Le développement proactif d’une politique pour la mobilité active (douce et piétonne)  (oui/non) ;
  • La mise en place d’une politique de stationnement favorisant l’intermodalité/défavorisant l’usage de la voiture en centre-ville (oui/non) ;
  • La mise en œuvre des politiques qui encouragent les fournisseurs de services de mobilité à partager leurs données (oui/non) ;
  • Le nombre de législations visant à renforcer la qualité et la régularité des données partagées par les opérateurs de transports vers le citoyen (#) ;
  • La mise en place de législations pour protéger les données des utilisateurs et des fournisseurs de services de mobilité (oui/non) ;
  • Le renforcement des droits des passagers (ex. politique de remboursement en cas de services annulés) (oui/non) ;

2 - L’écosystème : le cœur du processus

Peu importe le modèle de gestion et de gouvernance choisi, les projets MaaS ne peuvent se concrétiser durablement sans une collaboration du secteur privé, du secteur public (y compris l’opérateur de transport public), du monde de la recherche et des citoyens. Il est donc primordial de suivre la mise en place et le renforcement de collaborations et de partenariats. Parmi les potentiels indicateurs pourraient donc figurer :
  • L’implication de l’ensemble des parties prenantes dans la définition des objectifs du projet MaaS (oui/non) ;
  • Le nombre de consultations citoyennes effectuées en amont, pendant ou après le projet (#) ;
  • La mixité dans la composition du comité d’accompagnement (c.à.d. % citoyen/société civile, % secteur privé, % secteur public) ;
  • La définition des rôles pour les différentes parties prenantes dans le développement du projet (oui/non) ;
  • La mise en place d’une campagne de communication envers les citoyens et les employeurs du territoire (oui/non) ;

3 - L’intégration des services : l’évidence de la réalisation ?

Comme expliqué précédemment, l’un des objectifs d’une initiative MaaS est d’y intégrer tous les services de mobilité existants sur le territoire. L’intégration nous semble donc être l’un des indicateurs de réalisation les plus tangibles. Cependant, elle doit se faire tant au niveau de l’application que de manière physique, au niveau de l’infrastructure (ex. mobipunt). On pourrait donc identifier les potentiels indicateurs suivants:
  • Le nombre de services de mobilité pouvant être réservés via l’App (#) ;
  • La part des services de mobilité présents sur le territoire pouvant être réservés via l’App (%) ;
  • Le temps de marche entre les différents services de mobilité (minutes) ;
  • Le nombre de services respectant les normes de données ouvertes API (#) ;
  • ...

4 - Des indicateurs qualitatifs pour mesurer le résultat et l’impact ? 

Enfin, comme expliqué par Laurent Chevereau : « il est difficile de mesurer le résultat et l’impact direct du MaaS tant l’approche de celui-ci est propre à chaque territoire ». En effet, si, sur un territoire donné, l’objectif du MaaS est avant tout économique, les indicateurs de résultats ne seront pas les mêmes que si l’objectif est environnemental. Et qu’en est-il sur les territoires où les objectifs stratégiques n’ont pas été spécifiés ? Notre expert explique : « En France, par exemple, les initiatives MaaS ont été initiées majoritairement par les opérateurs de transport en commun, sans de réels objectifs stratégiques à long terme sur le territoire où ils sont implantés. C’est uniquement maintenant que les autorités territoriales s’emparent du concept ».
 
Par ailleurs, il peut être également difficile de définir des liens de cause à effet entre le MaaS et les résultats et impacts qui en découlent. En effet, les avancées et améliorations peuvent être imputables à l’apparition de services ou d’autres externalités (ex. augmentation du cout de possession d’une voiture). Comme mis en avant par Laurent Chevereau:
*

La digitalisation des transports est une suite logique, avec ou sans le MaaS. Il convient donc de réfléchir à la situation de référence sans le projet MaaS et de voir quelle est la réelle valeur ajoutée de la plateforme pour atteindre de potentiels objectifs environnementaux, économiques ou sociaux.

Comme les résultats et impacts peuvent sembler difficilement quantifiables, l’approche qui parait la plus crédible et concluante serait donc de se focaliser sur une approche plus qualitative et approfondie : « Des sondages et interviews doivent être réalisés auprès des différentes parties prenantes du MaaS, en commençant par les usagers de transports » appuie le Directeur étude du CEREMA. Les exemples d’indicateurs suivants pourraient être évalués notamment grâce à une échelle de Likert*

* Une échelle de Likert est une échelle à cinq (ou sept) points qui est utilisée pour permettre à l'individu d'exprimer à quel point il est d'accord ou non avec une affirmation particulière.
  • La satisfaction de l’utilisateur par rapport à l’intégration de l’information et/ou l’intégration tarifaire du MaaS ;
  • Une meilleure compréhension de l’offre de la part des exclus de la mobilité ;
  • Le changement de perception des modes alternatifs à la voiture individuelle suite à l’adoption du MaaS ;
  • Les changements de comportements suite à l’intégration de l’information dans l’App ;

Performance du MaaS: que retenir ?

La mobilité servicielle semble être une solution de plus en plus fréquemment mise en avant pour répondre aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux liés à la mobilité. Cependant, comme tout projet de transition durable et intelligente d’un territoire, il est important d’en faire le suivi pour en évaluer la performance, notamment à travers la définition d’indicateurs. Si définir des indicateurs de moyens, de processus et de réalisation concrets peut être intuitif pour le gestionnaire du projet MaaS, cela peut toutefois se révéler plus compliqué dans le cas de la définition d’indicateurs de résultats et d’impact. Dès lors, il est important de garder en tête la place centrale des usagers pour évaluer ces deux aspects du projet.   
 
Envie d’en savoir plus sur la définition d’indicateurs et, plus globalement, sur la mesure de la performance dans les Smart Cities ? N’hésitez pas à consulter notre 5ème Guide Pratique intitulé « Monitoring et évaluation : Outils de gestion pour nos territoires en transition ».

Crédit photo : Charles Deluvio - Unsplash

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